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Dimanche 6 mars.

Wens, le Vieux Port sent la marée… tu ferais mieux de tirer ton blase pendant quelques temps…y'a un mec, le Montebourde qui déballe des ordures et comme dans les vieilles décharges t'es toujours là, la maison poulaga pourrait  chercher à te causer. Et puis les cousins de l'ile de Beauté sont sur leur trente et un***. J'me suis dit, Wens, des congés au pôle nord, ça serait pas de refus. Et voilà que Gwen prend des vacances! elle propose son phare à garder! ni une, ni deux je bigophone, je note l'adresse, et me voilà rendu. Elle m'attend au milieu de la brume, aéroport Guipavas, un nom comme ça, ça s'invente pas. Après les salutations d'usage, elle me propose la direction du phare, manifestement elle est pressée de me larguer ….. Là, je saute quelques épisodes pour faire court…je suis sur une barque de 2 mètres de long, au milieu de vagues indignes de la Bonne Mère, tu vois de l'océan au dessus du crâne et tu cherches  désespérément un bout de nuage, des creux qu'ils disent les islandais…La bouillabaisse de la veille, tu la partages avec les mouettes rieuses, elle ricanent de plaisir. Parce que le phare il est au milieu d'une île!

Sur la terre ferme qui tangue, Gwen m'explique tout dans l'urgence: de toutes façons, y a rien à faire ! c'est automatique ! jamais de pépin ! mais en cas où la loupiote à marins s'éteindrait il faudrait appuyer sur un gros bouton rouge. Dix fois, elle me répète : t'as bien noté Wens, t'oublieras pas les consignes. Je lui fais signe, oui de la tête, parce que l'estomac il a pas récupéré et c'est pas le moment d'ouvrir la bouche. Elle part. J'me couche tout habillé.

Lundi

Lever aux aurores. Vite dit. Le soleil doit se lever à l'est, se coucher à l'ouest. Faudrait encore qu'il existe. Je fais le tour de l'île, avec précaution, j'vois pas mes godasses et j'me ramasse quatre fois en 50 mètres, j'abandonne au deuxième tour. Visite du palace. Elle a pas lésiné Gwen, je dois l'avouer : un cubi de pastaga, un tonneau de côte du Rhône, une caisse de Whiskey Jameson de quoi  te faire oublier la bibliothèque du phare: la vie de St François d'Assise, Vatican II, La véritable histoire de Bernadette, la collection complète de Marie Claire, l'art de repriser ses chaussettes, se soigner par les plantes… un seul livre! un seul! les aventures de Robinson Crusoë. Heureusement j'ai toujours le livre voyageur de Clara (il faudra que je lui renvoie à mon retour, si elle me donne sa bonne adresse). Pour les repas, pas d'inquiétude : un sac de riz (complet contre le scorbut) et des boîtes de sardines, thon, maquereau… au naturel, au citron, à la tomate pour varier les goûts…Je dois tenir un carnet de bord, comme pour les marins. Tous les soirs, je note : 

"Lundi, brume, pluie, vent d'ouest, cri de mouettes"

"Mardi, brume, pluie, vent de sud-ouest, cris de sternes"

"Mercredi, très, très nuageux, vent violent de nord-ouest, pas d'oiseaux (pas bêtes, ils sont restés à terre!) 

"Jeudi, déprime, le chauffage fonctionne au solaire et je me gèle.( crachin et vent variable d'ouest )

"Vendredi très grosse déprime, le vent est d'hyper ouest, où est le ciel? j'ai lu Les miracles de l'ile de Sein, je m'appelle Robinson et j'ai plus de Jameson, je hais le pilchard…"

"Samedi, c'est la fin de tout :  adieu, la Provence de mon enfance… madame Jeanne de Ricard s'est brisée et la vie ne vaut plus la peine d'être vécue, je viens de terminer la sixième lecture du livre voyageur (de qui déjà ?), j'ai le scorbut… et soudain un coin de ciel bleu.

 

NOTA:

*** Toute ressemblance avec des éléments de l'actualité serait pure coïncidence

Maison Poulaga ou maison poulagat( les deux orthographes sont admises) ou maison des poulets, ne pas confondre avec le poulailler.

Pilchard: ou culpa pilchardis, poisson appartenant  à la famille des harengs. Espèce inconnue de tout(e)  bon(ne) méditerranéen(ne).

 

 Le phare. Deuxième semaine

 

tempete_300_7f021_1Dimanche 13 mars. Je scrute l'horizon comme soeur Anne. Le hic, j'ai pas le quinquet comme anti-brouillard, j'me repère au bruit. Une corne! …et le rafiot surgit. Mais pas de pimpante Gwen, un vieux loup de mer, un Haddock plus vrai que nature…

-Alors c'est vous le sudiste ? qu'il me dit 

-Appelez moi Dantès,  Edmond Dantès...

Il hausse les épaules. Il a des doutes. Le bas-breton est méfiant. 

-J'vous apporte de quoi tenir la semaine.

La semaine ? 

Mes guibolles flageolent, Gwen s'est encore gourrée sur les consignes! elle m'avait bien dit le treize mars! pas le vingt! elle fait pas de relâche à perpète tout de même! Au tribunal, il y a des remises de peine : deux semaines au large de la pointe de raz, c'est trois siècles de purgatoire. J'vais pas encore relire douze fois le livre voyageur! Ses pages sont déjà des ailes de pigeon qui volent au dessus de Brest.

 

Dans la grande salle, il déballe et commente:

Un cageot de légumes…un sachet de harengs saurs…trois camemberts…un kgouizzamannnt

Je commente intérieurement:

Douze choux fleurs, et vingt artichauts bretons (des verts,  des mégas comme des pastèque, alors que je les aime petits et violets)…les harengs fumés, faut voir…les camemberts, pas pasteurisés, des vrais écolos, se font déjà la malle sur leur lit d'asticots…

- Pour être aimable, j'interroge l'autochtone:

Comment vous dîtes pour le Kgouizzz...le quatre-quart ?

Là, il me regarde méchant, il montre du doigt, il épelle : K.O.U.I.G.N  A.M.A.N ! Le breton est susceptible. Je souris béatement. A Marseille, je l'aurai suriné, c'est sûr. Mais depuis que je lis les compte-rendus de tous les conciles depuis celui de Trente, j'me ramollis (voir dans l'épisode, la description de la  bibliothèque du phare).

Devant mon air penaud, il se radoucit.

-Un cadeau de ma moitié qui est la cousine de Gwen par l'oncle de sa tante qui n'est pas une vraie bretonne vue qu'elle est née à Nantes mais elle avait un arrière grand père qui avait vécu à Morlaix avant d'être employé des postes à Vannes….

- Vous remercierez madame, que je lui réponds timidement.

J'lui sors pas ma lignée, le marseillais reste discret, j'garde pour moi : mon papa de Cassis, ma maman de Genova, mon tonton de Malaga, ma grand-mère de Bonifacio, mon grand frère des Baumettes*.

On rentre à l'intérieur, au chaud, à 5 degré celsius…  Et là, il faut reconnaître que le breton est convivial, Haddock débouche un laouig de gnôle locale pour tenir la vague un jour de tsunami…alambic de jardin, de l'état pur…un parfum de pommes, un arrière goût de patates et d'antigel. J'suis déjà rond quand il reprend la mer droit comme un piquet, porté sur la vague.

Et je me remets à tenir le journal de bord. Je résume pour la semaine : Vent violent d'ouest. Ciel couvert. Averses et absences d'éclaircies. Températures polaires. Passage fréquents de goélands surgelés.

 

Nota : j'ai découvert dans un placard un lecteur de DVD (qui fonctionne à piles) et une centaine d'heures d' enregistrements de danse fisel, avec l'alkool  du marin, je me suis mis à la gavotte.

* baumettes: lieu de villégiature marseillais toujours à l'ombre et  au frais des contribuables.

 

Texte réalisé dans de le cadre de l'Atelier du Skriban animée par Gwénaelle.