57005En 1998, Raymond Depardon commence à filmer des paysans modestes du Massif Central. Il va les suivre pendant dix ans. Cette démarche originale aboutit à la réalisation de trois documentaires : L'Approche, Le Quotidien, Le Monde Moderne, regroupés sous le titre de Profils Paysans.

 

Hommage et autoportrait.

 

Raymond Depardon n'a pas cherché à réaliser un film exhaustif sur la paysannerie ou sur les problèmes de l'agriculture française même si les difficultés du monde rural sont sous-jacentes et surgissent lors des entretiens. Il a choisi de suivre pendant quelques années des éleveurs âgés vivant dans le Massif Central. 

Depardon nous amène, dans des régions de moyennes montagnes à l'écart des grandes transformations agricoles. Ce sont des pays vallonnés, élevés et  difficiles d'accès en particulier en saison hivernale. L'hiver dure de longs mois. Les températures parfois polaires et la neige, "la mala bèstia", "la mauvaise bête" des Cévenols, entravent la circulation, isolent les habitants, obligent les éleveurs à garder le cheptel à l'étable. Même à la belle saison ces pays apparaissent loin des services offerts par les grandes villes. Pour se faire soigner à Montpellier, Marcel Privat doit accomplir un voyage de trois heures. Louis Brès est hospitalisé à Mende, à 45 kilomètres de son domicile, soit à une heure de trajet. Cet isolement explique un exode rural commencé il y a plusieurs décennies. Avec le départ d'une partie de sa population, le paysage a tendance à changer. A plusieurs reprises, dans les films de la trilogie, les paysans regrettent de voir les champs et les prairies se transformer en maquis et la forêt s'étendre. Pour ces petites et moyennes exploitations, les revenus sont modestes, soumis aux aléas du cours du prix de la viande. Il faut faire confiance au maquignon, souvent en position de force, le seul à pouvoir acheter le veau ou la génisse qu'il faut vendre dans l'urgence.

 La nature, les difficultés quotidiennes ont façonné les hommes, "des taiseux", droits et durs comme le roc, solidaires dans l'adversité.

 Les trois films sont directement dédiés à son père, éleveur sur les bords de la Saône à la ferme du Garet, décédé alors que Raymond Depardon se trouvait au Tchad.

Je m'aperçus que je le connaissais peu que j'avais fait le tour du monde et peut être que j'aurais mieux fait de faire plus de choses autour de mon enfance, autour de cette ferme dont je fus profondément attaché ( Les années déclic. 1983). 

Il reconnaît régulièrement se sentir coupable de ne pas être paysan, de ne pas se trouver de l'autre côté de la caméra. Ce sont les films les plus personnels de Depardon, puisqu'il filme de fait sa propre famille, et se filme lui-même. Depardon a d'ailleurs confié à l'hebdomadaire Télérama(n° 2676) lors de la sortie en 2001 de L'Approche, premier volet de la série:

"C'est aussi, en quelque sorte un autoportrait. J'ai le même âge que certains des paysans et je me dis : Voilà, Raymond, ce que tu serais devenu si tu étais resté à la ferme".  

 

Le temps maîtrisé

 

Depardon, du fait de sa renommée, a réussi à convaincre les producteurs de financer une aventure humaine. Il ne pouvait présenter aucun calendrier prévisionnel de tournage puisqu'il n'était pas maître des événements, des acteurs de son récit. 

Depardon a demandé et obtenu des délais totalement inhabituels pour réaliser cette trilogie : dix ans. Une pratique qui contraste totalement avec la production documentaire traditionnelle de la télévision. Depardon cherche à suivre des personnages pour traduire l'évolution. Or, une évolution n'est pas une révolution, elle demande du temps, de la durée. Le monde paysan ne se transforme pas brutalement, et heureusement, sous l'effet d'une baguette magique! L'agriculture est ancrée dans le sol, les mentalités des paysans aussi.

Les trois films constituent trois étapes de la rencontre de Raymond Depardon avec un monde paysan. Dans L'Approche il cherche à se faire admettre par les paysans qu'il rencontre.

 

Il fallait donc du temps au réalisateur pour expliquer à ses interlocuteurs le sens de sa démarche, pour leur faire accepter de figurer dans ses documentaires. Avant de pouvoir photographier les boeufs de Louis Brès, Depardon a dû attendre de longs mois. Et plusieurs semaines encore avant de sortir sa caméra. Il fallait que s'installe un véritable climat de confiance, que Louis Brès le reconnaisse comme un des siens, un fils de paysan. C'est d'ailleurs ce que Germaine Chalaye a précisé à Luc Desbenoît (Télérama n°3068):.

"Raymond, il se fout pas du pays. Il est simple, il est comme nous, il est pas fier. Sa femme aussi (Claudine Nougaret, productrice et ingénieur du son), elle est pas fière. Autrement ça n'aurait pas collé entre nous."

Les personnages ne sont pas des acteurs de fiction, ce sont des femmes et des hommes qui font confiance à Depardon. Ils ne jouent pas un rôle et se montrent tels qu'ils sont. Lorsqu'une voisine de Marcelle Brès filmée  par Raymond Depardon sur le chemin de l'Hermet demande au cinéaste : pourquoi me filmez-vous?  Marcelle a cette réponse empreinte de simplicité : Parce que vous êtes là!

 Pour certains d'entre eux, ils ignorent totalement la présence de la caméra  ainsi Marcel Privat se fout d'être filmé  (dixit Depardon). 

Sa démarche est prudente, pudique. Il sait que les paysans ne cherchent en aucun cas à devenir des stars qui veulent s'exhiber sur des écrans de télévision en passant d'une chaîne à l'autre. Lors de la présentation du dernier volet La vie moderne au festival de Cannes, une équipe de FR3 est venue interviewer Germaine et Marcel Chalaye dans leur ferme ardéchoise. Le couple n'a jamais visionné le reportage parce que la télévision ne s'allume dans ces pays qu'à la tombée de la nuit, les travaux de la ferme terminés, et qu'au moment de la diffusion du reportage, il  faisait encore jour.