depardonLe traitement de l'image

        Depardon refuse les plans larges sur les grands espaces, les images carte-postale. Pourtant, les lieux et les lumières pourraient s'y prêter. Quand il filme la campagne, c'est simplement pour fixer le cadre de ses films : les hameaux, les fermes au bout du chemin, la cour devant la maison, la grange.   Dans ces pays d'élevage, l'étable est le lieu de travail quotidien où le paysan passe une grande partie de son temps surtout en période hivernale. A l'intérieur de la maison, la cuisine est à la fois le lieu de vie et de réception.La position de chaque personnage dans le cadre traduit les relations et les hiérarchies sociales et familiales. Chez les JeanRoy, le père se place résolument au centre de l'image, la mère et surtout le fils sont en retrait. Lorsque Jean François Pantel discute avec Marcelle Brès de son installation à L'Hermet, sa compagne Nathalie se tient discrètement en arrière plan. Depardon est installé à la place des invités en face des membres de la famille, de l'autre côté de la table.Depardon enregistre sans juger, il pose sa caméra à hauteur du regard. En choisissant un objectif de focale normale, proche de l'oeil humain, il refuse tout effet. La caméra mémorise et transmet la perception du réalisateur.

 L'art du cinéaste est de savoir poser des questions avec simplicité, comme dans une conversation courante. Depardon sait aussi attendre les réponses. Le temps de la parole des paysans n'est pas le même que celui des citadins toujours pressés. Chaque phrase est réfléchie, mûrie. D'où  l'intérêt et la beauté des longs plans fixes. A tout moment, dans la conversation, il peut se produire quelque chose d'essentiel de particulièrement révélateur. Depardon sait que le non-dit est tout aussi important que la parole.. A nous de savoir observer. Un regard furtif vers la caméra, une raideur du corps, des mains qui se frottent peuvent démentir, atténuer les propos ou trahir une émotion.

        

Depardon s'est efforcé longtemps de rester hors champ. Pourtant dans le dernier volet de Profils paysans :  La Vie Moderne,  il accepte le café que lui offre Germaine Chalaye et apparaît pour la première fois dans le cadre en amorce. Il met du sucre dans sa tasse, se relève pour vérifier son cadre. Du coup, Germaine se tourne vers Claudine Nougaret hors champ et insiste pour que celle-ci boive son café avant qu'il ne refroidisse. Les frontières entre Raymond Depardon et les Chalaye sont abolies, le cinéaste est entré dans le monde qu'il filme. Son complexe a disparu, il est paysan. Il est libéré. 

Le choix d'un cadre plus large participe largement à cette impression de libération. Dans La vie moderne, en effet, Depardon utilise une caméra mise au point par Pierre Beauviala. Ce prototype permet de tourner non en Super 16 mais en scope 35 mm et d'utiliser non plus des magasins de 4 minutes 20 mais de 8 minutes 40. Ce doublement du temps de la prise de vue délivre le cinéaste de tout problème technique, et lui offre la possibilité de réaliser sans crainte de coupure, en toute sérénité, de longs entretiens. Le scope permet à Depardon de modifier son approche cinématographique, de gagner en ampleur, de "passer de l'audiovisuel au cinéma" suivant sa propre formule.

"Pour clore cette trilogie, j'ai voulu être dans le cinéma. Grand écran, lumière, mouvements de caméra… Notre paysage de western à nous, c'est la Lozère. Je ne sais pas pourquoi je n'avais pas mis en scène plus tôt les paysans de cette manière. Mais je suis content d'avoir changé. En fait je suis un sédentaire qui avance".

 A l'époque de L'Approche, Depardon ne pouvait avoir cette liberté de mettre en scène, il était invité dans son propre film par ces paysans qui lui renvoyaient l'image de son père et lui assignaient sa place. La manière de filmer change parce que son sentiment de culpabilité s'estompe. Il est cinéaste et peut choisir sans contrainte sa mise en scène. Parfois on est tenté de comparer Depardon à Anthony Mann qui se servait du cinémascope pour faire vivre l'espace autour des personnages. Le dernier plan sort tout droit du western, un long travelling arrière sur la campagne, Depardon sort de son histoire.