La_vie_moderneLa bande son.

 Depardon a écrit et enregistré en postsynchronisation le commentaire de la trilogie. Dès le premier fil, L'approche, la voix off de Depardon nous précise le sens de son travail qui ne se prévaut pas d'objectivité mais s'affirme au contraire comme étant une approche personnelle, un regard assumé. La première phrase prononcée par le réalisateur est :  Nous avons rendez-vous. Le "Nous" peut s'entendre  bien sûr comme remplaçant le "Je" ou comme l'expression du travail collectif réalisé avec sa compagne, productrice et preneuse de son, Claudine Nougaret. Il définit clairement son approche, les lieux de tournage, le type de paysans qui seront filmés et la question centrale qui sera soulevé : les problèmes liés à la succession.

 La voix de Depardon va revenir à intervalles réguliers pour préciser des éléments nécessaires à la compréhension du film. Elle répond à notre besoin de connaître qui sont les personnes filmées, le lieu et les dates de la prise de vue. Quand on fait connaissance avec de nouveaux paysans, Depardon précise aussi les conditions de sa rencontre avec eux. Le réalisateur est aussi celui qui mène les entretiens mais sa présence sonore va évoluer au cours de la trilogie et prendre une place de plus en plus importante.

Dans L'approche, le cinéaste enregistre les dialogues entre les personnages sans intervenir, il semble simplement témoin de discussions qui ont trait à la vente de bêtes, à l'arrivée du vétérinaire, aux soins médicaux… Mais à la fin de ce premier volet se produit une modification dans le statut de la voix. Depardon intervient et va chercher la parole de son interlocuteur. Il sait que Daniel JeanRoy qui se tient soigneusement à l'écart ne parlera jamais si on le l'invite pas à s'exprimer. De même, lorsque Monique Rouvière évoque les problèmes de succession après le décès de Louis Brès, Depardon intervient. Il questionne et obtient des informations qui n'auraient pas été dites. A ce moment du film, il apparaît que Depardon n'avait pas prévu son intervention. La prise de son, perchée, s'effectue sur Monique filmée en plan taille. Le réalisateur n'est équipé d'aucun micro et ses questions sont parfois à la limite de l'audible.Dans les deux autres volets de la trilogie, il n'en est pas de même. Sa présence sonore est de plus en plus affirmée et dans La vie moderne Raymond Depardon n'hésite pas à s'équiper lui-même d'un micro. Comme il était entré dans le cadre, il entre sonorement dans l'image..Dans le deuxième film, Le quotidien,  Depardon intervient clairement ce qui signifie un changement dans le rapport avec les personnages. Il tutoie une partie d'entre eux, Paul Argaud, Alain Rouvière... Il vouvoie les anciens ou ceux qu'il connaît moins. Il est accepté et intégré au monde qu'il filme. Ses questions sont simples, souvent répétées de différentes manières. Elles lui permettent de faire parler du quotidien mais touchent aussi parfois au  domaine de l'intime. Depardon enregistre  Marcel Privat qui lui parle de la vie, de la maladie et de la mort. Marcel le berger voit sa vie s'achever. "C'est la fin", confie-t-il à Depardon. Une discussion entre deux êtres qui se respectent, entre deux amis. Depardon est patient, comme tout paysan et sait toujours où il veut en venir. Ainsi, dans la grange, il interroge Alain sur son travail, aborde habilement la question du célibat, l'amenant à parler de son futur mariage.

Depardon s'est refusé à utiliser une musique additionnelle, émotionnelle ou rythmique. La musique off n'est présente que pendant la durée du générique. Depardon a choisi l'Elégie de Gabriel Fauré d'une grande force dramatique. Le pianiste Emmanuel Ax a pu dire de cette musique qu'elle évoque:

"un monde où règne la beauté suprême et où le désespoir revêt un halo radieux".

C'est l'esprit  même de "Profils paysans".