Georges Perec et L'Oulipo.

Georges PerecGeorges Perec a appartenu au mouvement littéraire de l'Oulipo ( OUvroir de LItérrature POtentielle) fondé par le mathématicien François Le Lionnais et l'écrivain Raymond Queneau en 1960. Les membres, dont le président actuel est Paul Fournel, se définissent comme des "rats qui construisent eux mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir". En effet les auteurs du groupe se fixent des séries de contraintes formelles plus ou moins complexes, mathématiques et littéraires.C'est de la contrainte, en effet, que naît la liberté. Les Oulipiens jonglent avec les mots, avec les sons, avec la langue et même s'ils rendent compte de notre société et traitent de sujets graves, il faut se garder de les aborder en les prenant trop au sérieux ! Avec Oulipo, on entre dans le jeu, dans le monde de l'absurde, dans le feu d'artifice de la langue. 


 

 

Mon avis

Jehanne CarillonL'augmentation ou: "Comment, quelles que soient les conditions sanitaires, psychologiques, climatiques ou autres, mettre le maximum de chances de son côté en demandant à votre chef de service un réajustement de votre salaire…". Commence alors pour l'employé modèle et discret d'une multinationale  un intense processus de réflexions, de suppositions, de solutions positives, de solutions négatives.. dans le dédale  d'une logique de  pensée toute kafkaïenne, les stratégies mises en place sont souvent  à reconstruire totalement car tout les raisonnements reposent sur des choix multiples.  Mais l'objectif pour l'employé ne doit jamais être perdu de vue: obtenir une augmentation! Pérec déclenche le rire  par le jeu des mots et des formules répétées ou réinventées , par l'absurde logique de la situation. Mais le texte nous présente aussi une vision très critique de notre monde. L'employé est  enfermé  dans un mécanisme de pensée qui lui est de fait dicté par la société. Qui est-il? un simple pion dans un rouage complexe. Il est le transparent jouet d'une société capitaliste structurée, hiérarchisée qui l'exploite. Hommes politiques, hauts fonctionnaires, sabres et goupillons sont au service des grandes entreprises. Alors l'employé n'a aucune chance de recevoir une augmentation. 

L'intelligente  mise en scène de Marie-Martin Guyonnet rend parfaitement le propos de Perec. Trois excellents comédiens, incarnent l'ensemble des personnages : l'employé, la secrétaire, le chef et le sous chef…Chaque déplacement, chaque geste, chaque phrase  obéit à une chorégraphie d'une grande précision. Parfois un chant  sorti tout droit de l'univers de Jacques Demy, vient briser  la respiration mécanique du texte. Un moment de poésie chez Kafka. Le décor déshumanisé, aseptisé, fonctionnel, géométrique qui n'est pas sans rappeler celui de Mon Oncle de Jacques Tati, semble guider, imposer les déplacements des acteurs. Le choix de couleurs vives saturées à la fois au sol et dans les costumes renforce la férocité sous-jacente du propos. Un grand moment de théâtre.

 

Avis de Claudialucia Ma  Librairie

 

Comme souvent dans Oulipo le sujet mince - un employé va demander une augmentation à son chef de service- mais le parcours compliqué!!  Si vous êtes persuadés, en effet, que demander une augmentation est facile, détrompez-vous! Et si vous êtes assez naïfs pour croire que l'obtenir est à votre portée, vous déchanterez ! Vous vous apercevrez bien vite que vous allez accomplir un parcours d'ancien combattant, rencontrer mille difficultés, vous heurtez à des portes closes, vous faire rabrouer comme un malpropre ou bercer de fallacieuses promesses, bref arpenter vainement les couloirs labyrinthiques de la grande entreprise broyeuse d'hommes qui vous emploie. Car sous l'absurdité de la situation, des dialogues et des mots, perce l'indignation de Perec qui dénonce ici, tout en nous faisant rire, le capitalisme et l'exploitation de l'homme méprisé, utilisé et rejeté comme un objet. Le décor ressemble parfois un décor d'hôpital, sous une lumière crue, on vous y fait des conférences sérieuses, rétroprojecteur à l'appui, sur la rougeole ou la scarlatine! Peut-être pour mieux monter combien ce monde est malade.

 

Pour rendre cette déshumanisation, le metteur en scène, Marie-Martin Guyonnet, règle au millimètre près les déplacements et les interventions de ses acteurs. Ceux-ci évoluent comme s'ils suivaient des lignes géométriques, coupées en angles droits, ils marchent mécaniquement comme des robots ou, mieux encore, comme des marionnettes dont les fils seraient actionnés par le Pouvoir. De la même manière, l'ordre des interventions verbales qui se succèdent, se croisent, rebondissent, obéit à une rigueur mathématiques, une précision de métronome. Les trois comédiens, excellents, répondent à la lettre à ces exigences bien oulipiennes!

 

Comme tout le texte repose sur un système de répétitions de situations, de gestes, de formules, de mots qui donnent (à tort car on avance) l'impression de faire du surplace, le spectateur (c'est ce qui m'est arrivé) peut-être désorienté au début. Mais si vous acceptez d'entrer dans le jeu, vous vous laisserez emporter par ce délire permanent et vous apprécierez pleinement ce spectacle qui déclenche le rire. Une beau travail de mise en scène et de jeu d'acteurs. 

 

L'augmentation. Georges Perec.

Théâtre de la Boderie.

Avec : Jehanne Carillon, Jean-Marc Lallement,Olivier Salon.

Mise en scène: Marie-Martin Guyonnet.

La Luna du 8 au 31 juillet.