Je n'avais jamais eu la chance de voir jusqu'à ce jour sur grand écran le premier long métrage  de Nanni Moretti, c'est chose faite pour mon plus grand plaisir .Le film a été réalisé en film inversible super8, un format d'amateur. Si la pellicule  originale  était abimée ou  détruite il n'existait  aucune copie de secours. Les premières projections ont lieu dans une salle d'art et d'essai en décembre 1975 et devant le succès public, la programmation est suspendue le temps de "gonfler" le film en 16mmm et d'en sauvegarder un négatif, base de toute copie ultérieure. En 1976, Je suis un autarcique est  présenté  à la quinzaine de la critique de Cannes, puis l'année suivante au festival de la Rochelle.

393207983Dès son premier long métrage, Moretti affirme des choix cinématographiques qu'il ne trahira jamais . Il refuse la construction narrative scénarique classique, sortie du théâtre traditionnel.  Après une phase d'exposition, deux ou trois actes de confrontation avec des moments de paroxysme  font place au(x)  dénouement(s) de l'intrigue. Au contraire Moretti suit une ligne directrice, un fil conducteur et l'histoire s'installe, comme une chronique, un "Journal intime" fait de séquences qui se suivent sans cause à effet. Dans je suis un autarcique, un acteur en instance de divorce accepte de jouer dans la pièce d'un metteur en scène de théâtre d'avant garde. Cette trame permet à Moretti d'exprimer haut et fort, avec humour, ses idées. Il se moque des recherches du théâtre d'avant garde coupé du public. Cependant il a une réelle sympathie pour le metteur en scène totalement sincère dans son entreprise, dans sa démarche. Il fustige par contre la critique vide des brillants intellectuels qui se gargarisent de leur verbiage, s'écoutent parler dans un média puis dans un autre. Moretti affiche ses orientations cinématographiques, il refuse d'adapter des oeuvres qui ne  mettrait pas en scène ses idées, des films de commandes, de sacrifier à la mode du moment. Il dénonce un cinéma italien qu'il juge moribond incapable de se renouveller, et pour lui il est préférable de voir des films pornographiques!. Moretti s'affirme dès ce film comme  un témoin de la vie politique italienne et  il n'est guère tendre avec la gauche en décomposition . Quelques années après Mai 68, que reste-t-il en effet des utopies ? La révolution culturelle chinoise est tombée dans les oubliettes et qu'est devenu Liu SHaoqui, l'ancien bras droit de Mao ?  s'interroge Moretti. En 1975  le parti communiste italien sans véritable programme compte ses adhérents comme les dirigeants de clubs de foot comptent leurs tifosi , le metteur en scène prévoit une sortie sous les tomates de Berlinguer  secrétaire du Parti communiste. Triste présage! pour Moretti la gauche va laisser la place à des "Caiman(s)" . Il y a chez Moretti dès ce premier long métrage un refus du réalisme , un pape qui s'échapperait  du Vatican n'est guère crédible, comme il le met en scène dans son dernier film Habemus Papam. Et dans Je suis un autarcique, les chercheurs de réalisme en sont déjà pour leurs frais, il n'y pas de journal qui sort de la poche d'un acteur pour traduire son origine sociale ou ses idées, et si vous vous demandez comment le personnage central arrive à vivre sans travailler, un hallucinant coup de téléphone règle le problème, Papa allonge 200 000 lires mensuellement et basta. Le cinéma de Moretti est un cinéma de la marge, le réalisateur seul , autarcique nous livre sa vision de l'Italie et du monde. Moretti est  un" bouffon", un "fou du roi" qui arrive à nous faire  sourire, rire pour mieux nous faire réfléchir. Un véritable auteur dès son premier film. Chapeau l'artiste.