Réponse à l'enigme n°4. Partie de campagne de Jean Renoir.

En 1936, Jean Renoir réalise Partie de campagne dont il signe aussi  l'adaptation et les dialogues à partir  d'une nouvelle de Guy de Maupassant. Sylvia Bataille qui interprète le rôle de la jeune Henriette avait épousé  l'écrivain Georges Bataille à l'âge de 20 ans, au moment du tournage le couple était séparé. Le film sera projeté pour la première fois dix ans après son tournage. 

Les vainqueurs du jour: Aifelle, Maggie, Keisha, Eeguab, Miriam, Dominique, Cagire, Jeneen, Gwenaelle, Mireille, Nanou.

Vous pouvez voir ci-dessous le film dans son intégralité


"Partie de Campagne" (1936)

 

 Histoire du film. Jean Renoir et Pierre Braunberger.

L'initiative du film revient au producteur Pierre Braunberger qui souhaitait réunir l'actrice Sylvia Bataille, dont il était amoureux, et Jean Renoir. Le tournage eut lieu pendant l'été 1936 dans des conditions météorologiques épouvantables. En six semaines Renoir ne put tourner que six jours. " J'avais conçu le scénario pour le beau temps. En l'écrivant, j'imaginais des plans ruisselants de soleil. Il y en a d'ailleurs quelques uns volés entre deux nuages. Les vents changèrent et une grande partie du film fut tournée sous une pluie battante."*** L'entente entre les acteurs, les membres de l'équipe technique se détériorant, Braunberger décida d'arrêter le tournage. Il manquait de nombreuses séquences prévues au scénario original, en particulier toutes les scènes qui devaient être tournées en studio. Le film était inachevé. Braunberger pour sauver le film, fit écrire un scénario à Jacques Prévert qui incluait les séquences tournées mais Renoir refusa, il ne désirait pas retravailler avec Prévert depuis leur collaboration sur le Crime de Mr Lange. A la libération, Braunberger  persuadé que les scènes tournées dix ans auparavant ne pouvaient tomber dans l'oubli fit remonter les prises de vue par Marguerite Renoir et Jacques Becker, avec l'accord de Jean Renoir alors aux Etats Unis. 

La critique salua favorablement Partie de campagne et Renoir revendiqua son oeuvre: "J'aimais trop le sujet pour l'abandonner : je changeai le scénario. Et cela s'avéra pour le bien du film. Cette menace d'orage apporte une dimension au drame".***

 

***Citations extraites de: Jean Renoir. Ma vie et Mes films. Editions Flammarion.

Renoir Partie de campagne. Des couples en mouvement. 

Une fois l'an, Mr Cyprien Dufour, quincailler de son état, emmène à la campagne son épouse Juliette, sa belle mère, sa fille Henriette et son futur gendre Anatole. Tous ces petits bourgeois viennent déjeuner sur l'herbe au bord de l'eau, à proximité de l'auberge du père Poulain. Deux jeunes gens de milieu aisé, Rodolphe et Henri, vont neutraliser les hommes, pour embarquer les dames faire une promenade en bateau et passer un moment agréable. 

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Dans l'image, Renoir va montrer la modification progressive de  la structure des couples. Dans les premiers plans, Il filme séparément, parallèlement les différents protagonistes de l'histoire. Lors de l'arrivée des boutiquiers parisiens il montre une petite bourgeoisie traditionnelle, le Pater familias avec son épouse, sa fille avec son fiancé, la grand-mère  avec son chat. Les vêtements des femmes traduisent les trois âges de la vie: le noir pour la veuve, le gris pour la mère, le blanc associé à la pureté d' Henriette. Habillés d'une façon identique, les amis Rodolphe et Henri sont réunis dans un seul cadre, ils appartiennent au même milieu social et partagent les mêmes centres d'intérêt. Le père Poulain et la servante constituent le troisième groupe qui fait le lien entre les Dufour et les canotiers, c'est d'ailleurs Poulain qui incite les jeunes gens à séduire les femmes, à ouvrir la fenêtre qui donne sur l'escarpolette, à les réunir dans le même plan.

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Le temps s'écoulant, Henriette et sa mère vont se retrouver ensemble dans l'image, parlant de leurs émotions liées à la force de la nature tandis que plus loin Dufour assène ses médiocres connaissances à l'ignare Anatole. Difficile de ne pas penser au couple Laurel et Hardy, mais si Dufour est proche d'Oliver Hardy, petit bourgeois imbu de lui-même, Anatole n'a pas la poésie de Stan Laurel. Cette séparation en deux groupes distincts de la famille du quincaillier, permet aux jeunes gens d'agir.

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Mais qui emmènera sur sa yole la jolie Henriette? La caméra est hésitante, elle panote de droite à gauche pour revenir en arrière quand les canotiers sont assis avec les femmes, c'est Henriette qui dicte les mouvements de la caméra et montre son attirance pour Henri. La formation des nouveaux couples est encore incertaine et pendant que les balançoires oscillent sous l'effet du vent, derrière elles les hommes se disputent la main d'Henriette : c'est Henri qui l'emporte. Rodolphe va se satisfaire de jouer au satyre-Roméo avec sa Juliette. Henriette va se laisser aller à la découverte de l'amour dans les bras d'Henri.

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Dans l'épilogue, Renoir réunit une dernière fois le couple éphémère, Henri et Henriette. Ils évoquent leur première rencontre, leur idylle d'un jour. La jeune femme, vêtue maintenant de gris, déclare la voix chargée d'émotion : Depuis j'y pense tous les jours. Elle part avec le détestable Anatole, devenu son mari. Un couple de la société bourgeoise s'est constitué. 

Une tragédie sociale.

Si on excepte le court épilogue, comme dans les tragédies classiques le film respecte la règle des trois unités : l'unité de lieu : le bord de Seine, l'unité de temps : un après midi, l'unité d'action : la séduction. 

De même, l'histoire est construite sur un principe théâtral classique en trois actes auquel il faut ajouter l'épilogue. L'acte 1: c'est la phase de l'exposition, les personnages sont successivement présentés, à la fin de l'acte est annoncé clairement l'objet de la pièce : la séduction des femmes. Dans l'acte 2, celui de la confrontation, l'opération se passe en deux temps, celui de l'approche et celui de la séduction. L'acte 3 présente le dénouement, les femmes cèdent à l'amour. Puis vient le tragique épilogue.

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Pour Renoir, l'histoire de Henriette est en effet tragique car la jeune femme est enfermée dans un carcan social. Elle appartient à un monde répressif qui dénie le droit à l'amour. Elle se marie avec un personnage frustre et antipathique par obligation, pour permettre la succession des biens, de la boutique : Maison Dufour depuis… Henri lui même ne peut se défaire de l'emprise des codes sociaux, il appartient à une milieu plus aisé que celui des commerçants. Lorsque il essaie de dissuader Rodolphe d'entreprendre de séduire les nouvelles arrivantes, il lui rappelle qu'on ne peut pas épouser une fille de boutiquier fût-elle enceinte. Henri a été profondément troublé, attiré par la jeune-fille mais ses préjugés de classe lui ont interdit de la revoir, il est passé lui aussi à côté de l'amour.

 

L'orage

Le drame qui se joue semble lié aux éléments naturels. Dés les premiers plans, la partie de campagne risque de tourner mal. Les personnages scrutent le ciel, les nuages s'amoncellent. Henri déclare: le vent a l'air de tourner à l'ouest…il va y avoir de l'orage. Ses propos sont confirmés par la servante : J' crois bien qu'ils vont se faire saucer, les parisiens. Même Mr Dufour prévoit l'arrivée de la pluie: Il arriverait un grain que ça m'étonnerait pas. Pourtant l'accalmie arrive, les nuages semblent s'être éloignés, après le repas sur l'herbe les personnages glissent dans le bonheur. Dufour et Anatole pêchent, tandis que leur épouse ou fiancée tombent dans les bras des canotiers. C'est alors qu'éclate violemment l'orage sur l'écran. Ces images d'averse sont accompagnées de la musique dramatique de Kosma et la chanson fredonnée à bouche fermée par Germaine Montero. Partie de Campagne est bien une tragédie.

La chenille , les fourmis et le rossignol.

Le film  est un hommage  au père du réalisateur Auguste Renoir, chaque plan fait référence à un tableau du maître de l'impressionnisme. Mais Partie de Campagne n'est pas seulement nourri des peintures d'Auguste mais aussi de sa philosophie .

"J'ai passé ma vie à tenté de déterminer l'influence de mon père sur moi sautant de périodes où je faisais tout pour échapper à cette influence à d'autres où je me gavais de formules que je croyais tenir de lui (…) Il considérait que le monde est un tout, composé de pièces qui s'emboîtent les unes dans les autres. L'équilibre du monde dépend de chaque pièce.

Cette croyance dans l'unité du monde se traduisait chez Auguste Renoir par le respect et l'amour de tout ce qui est vivant. Quand il se promenait dans les champs, il se livrait à une étrange danse à la seule fin de ne pas écraser une touffe de pissenlits. Il considérait qu'en détruisant une fourmi, on détruit peut être l'équilibre d'un grand empire. 

Dans Partie de Campagne, Henriette développe ce point de vue, ses impressions, ses émotions sont le reflet de la nature qui l'entoure. Assise sur l'herbe, à côté de sa mère elle observe une chenille et s'interroge sur le sens de la vie, sur le temps qui s'écoule au rythme des saisons. Henriette sort du printemps de l'enfance, pour éclore le temps d'une journée d'été dans le monde de la jeunesse et de la passion, sa mère est déjà dans l'automne, la saison de la raison mais aussi des regrets, la grand mère a depuis longtemps plongé dans l'hiver de l'oubli et de la mort.

La beauté de la nature réveille les sens assoupis de Mme Dufour, ce qui n'est pas le cas de son mari. Quand Cyprien Dufour reste insensible aux avances de son épouse celle-ci s'en prend hystériquement aux  fourmis qui lui deviennent brutalement insupportables. Heureusement Rodolphe sera là pour calmer les sens  de Juliette.

Chez Maupassant le rossignol permet de contourner la censure, son chant accompagne et suggère les ébats amoureux. Pour Renoir,  Hentiette a été amenée dans un nid de verdure, un havre de paix et de tendresse , le chant de l'oiseau lui tire une larme d'émotion, contrairement à Maupassant à aucun moment le cinéaste ne se moque  de la jeune fille qui s'abandonne au plaisir.