Texte réalisé dans le cadre l'atelier du Skriban. Il fait partie du recueil, à paraître peut-être ou jamais, intitulé : "Mémoires d'un tueur à gages".

177 rue Belle de Nuit. 15 novembre 1942.

Pour ma mère , le boulot a l'horizontal n'était pas une vocation  mais une orientation professionnelle mûrement réfléchie. Elle avait choisi avec soin son lupanar, un quatre étoiles, pour clientèle de premier choix, des bourges en goguette. Un matin de 1939, elle avait sonné à la porte de la Maison de Madame S.  Elle a déballé ses raisons. Elle voulait pas se casser les reins à vider le poisson, à saler les olives pour un salaire de misère, se faire culbuter à la hussarde sur la table de la cuisine par un mari au retour de biture, prendre des torgnoles et pondre des moutards tous les ans à heure fixe. Les mecs biens de son quartier, ils se comptaient sur les doigts de la main, tous des fadas qui passaient leur temps à préparer la prochaine grève et la manifestation pour changer la face du monde. Quand Madame lui a demandé quelles étaient ses compétences de terrain, ma mère a expliqué avec moults détails les six ans de formation que lui avait donné son beau-père depuis l'âge de douze ans. Elle n'ignorait rien des 101 positions fondamentales, du lotus javanais au parapluie de Douarnenez  (celle qui demande une souplesse inouïe).

Madame S. n'a jamais regretté d'avoir retenu la candidature de celle qui était devenue "Jade".

La guerre au dehors des murs faisait rage, mais dans les salons, les chambres richement décorées, régnait une paix joyeuse. La clientèle ne boudait pas son plaisir et armateurs, industriels, politiciens se pressaient chez Madame. Le négoce avec les colonies continuait et si les produits étaient plus rares, ils étaient plus chers, les bénéfices gonflaient. On vit même arriver des hommes d'affaires, des vedettes du show-bizz venus des régions occupées. On parlait d'investir dans le cinéma car le peuple a besoin de se distraire par des temps incertains. 

A la mi-novembre1942, "Jade" et ses amies étaient installés dans le salon d'accueil de la Maison de Madame S. Ce jour-là, la clientèle  se pressait. Mais elle n'avait pas encore mentalement abandonné  le monde des affaires pour rentrer dans celui du plaisir. En quittant leur jaquette, les armateurs continuaient à parler d'une voix grave de l'arrivée du dernier navire de retour d'Algérie; les industriels espéraient signer des contrats juteux avec l'Allemagne; les politiques vantaient la grandeur d'âme du Maréchal. Soudain firent irruption sur les tapis persans des bottes luisantes, des uniformes rutilants, des croix de guerre : l'occupant était dans Marseille. Un instant le silence se fit. Madame s'avança lentement et salua le groupe d'officiers d'un petit signe de tête, un général fit claquer ses talons imité par l'ensemble de la cohorte. Le bruit sec réveilla l'assemblée. Un négociant s'écria : "Champagne, j'offre le champagne!" et là pendant quelque minutes fusèrent les "Vive la France!" vive l'Allemagne!" Les notables faisaient preuve de dévouement, ils cédaient volontiers leur place auprès des demoiselles, après vous mon cher commandant! Ils félicitaient ceux qui allaient chasser les rouges du port, en grands spécialistes du bordel, ils donnaient même des conseils : allez-y à la hussarde, elle apprécie! La collaboration prenait corps. 

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