Atelier du Skriban.

Consignes: vous mettre dans la peau d’un parent d’adolescent . Un jour, excédé par le bazar indescriptible qui règne dans la chambre de votre rebelle, vous décidez de vous lancer dans une grande séance de ménage. Et là, vous tombez sur son journal intime. L’ouvrir ou pas? Le lire ou pas? Telles sont les questions que vous vous posez. 

"Ah tu tombes bien!  ton neveu…"

Vous avez beau ne pas avoir de gosses. Vous vous trouvez toujours avec un lardon sur les bras. Un grand philosophe de mes amis a eu un jour cette phrase sublime "l'art d'élever ses enfants, c'est de les refiler aux autres avant que ceux-ci ne vous donnent les leurs".

"Ben quoi, Toni?"

Sur ce, ma frangine m'a pris par le bras a ouvert la porte de la chambre d' Antoine. Mon grand père aurait qualifié le spectacle de Verdun, mon père de Stalingrad, moi plus modestement j'ai lâché :  Beyrouth…

-"T'emballe pas, je vais y mettre un peu d'ordre." 

Paula  m'a tourné le dos et m'a lancé

-"Je t'apporte une pioche, une pelle et des sacs à gravats". 

J'ai toujours été un pro de l'organisation. Il faut  se débarrasser d'abord du linge qui traîne sur, sous, derrière les meubles : lit, commode, penderie, étagères… toujours commencer par le linge, pour deux raisons : la vue et l'odeur. Les vieilles chaussettes qui ont macéré dans des baskets c'est pas du Shalimar de Guerlain. Opération numéro 2 : les bouquins, BD, revues…ça libère de l'espace, et on voit réapparaître la moquette. J'aime pas remettre les cd et les dvd dans les boitiers, j'ai jamais aimé les puzzles, même à gros morceaux…Au bout de deux heures je vois le jour, reste plus que le bureau. Comme Toni s'y retrouve, je prends soin de ne pas déranger les strates quand je constitue la pile de ses cours. Je m'arrête pour vous donner une explication. Mon neveu, c'est un géologue né, il retrouve très vite un papier au milieu d'une poubelle, parce qu'il remonte le temps : au dessus les derniers détritus, au fond les plus anciens…il suffit d'avoir la mémoire des dates. Il est jeune, il connaît pas encore Alzheimer.

Quand je parviens à l'éocène inférieur, je touche la souris de l'ordinateur planquée sous la strate du jurassique supérieur et l'écran s'allume. Toni avait dans sa précipitation pour rejoindre le collège laissé son ordinateur ouvert. Sur l'écran, un titre; Portraits notés et annotés des parents et amis. Un vrai guide Michelin avec des étoiles de zéro à cinq. J'ai vite vu qu'il y avait deux catégories très distinctes, deux générations. Dans la catégorie palace 4 étoiles, les potes super-sympas  avec un cinq étoiles + pour une Clara. J'ai voulu savoir à quoi elle ressemblait et j'ai cliqué vite fait :  sûr, mon neveu à bon goût. Pour les vieux , les notes s'échelonnent de 1 à 3…. Le minimum est attribué à "l'Aubergine". Là, j'ai éclaté de rire, j'ai trouvé que c'était même sur-noté. L'Aubergine, c'est le mari de ma soeurette. Le beau père de Toni. Le vrai père du môme était mon ami, on faisait un boulot en tandem : récupérations de créances à domicile. Un jour il a récupéré une balle de 9mm dans le buffet. Paula s'est remariée avec un employé au stationnement de la ville, pantalon noir et chemise violette, une aubergine. Une casquette, avec une visière qui délimite la place de la boîte crânienne. Entre les yeux et la visière : la place du cerveau. Sous le képi du vide! Il est pas méchant, il est le néant drôle. La "râleuse" avait juste la moyenne, pas mal pour une mère! J'étais très fier, j'avais la meilleure note des néandertaliens 3 sur 5. J'ai pas résisté, une nouvelle fois j'ai cliqué. Au début, je comprenais pas, j'étais ringard sur toute la ligne, les frusques, la musique, le ciné, les bouquins, même les BD! il critiquait jusqu'aux Tintin, il faisait une allergie à Milou. Juste une petite ligne: "c'est lui mon vrai-père". Alors j'ai tiré une larme. Dans le couloir une voix 

-Bonjour maman

-Bonjour mon grand. 

Frangine était calmée.J'ai éteint l'ordi. Quand il est entré dans sa carré. Il a regardé les yeux grands ouverts, ébahi :

-Wens, c'est toi qui a mis tout ce bazar ?