Je participe à l'atelier d'écriture de Gwenaelle, écrivain public qui écrit aussi dans son blog Le Skriban. Ces jeux d'écriture ont lieu le mercredi et le dimanche et je vous invite à aller lire les écrits de tous les participants sur place.

 

_la_premi_re_foisJe hais les mariages, les inaugurations, les fiançailles, les baptèmes... Je hais les fausses joies. J'adore les enterrements, les fausses douleurs. Mon goût pour les cimetières est né à  la mort  de mes parents adoptifs, le jour même de ma majorité. L'accident  de voiture de mes vieux avait fait la Une de la presse locale :  Effroyable accident sur la corniche,  Une porsche chute de 100 mètres : deux morts;  Nouveau drame de la route. Que fait le gouvernement ? Dans les pages intérieures, la rubrique nécrologique se répandait  en louanges sur la carrière de mon père, sur le bon époux (pas sur le gars qui sautait ses employées, droit de cuissage oblige pour rester dans l'entreprise Wens), sur le bon papa (jamais là et tant mieux). J'aimais bien ce que l'on disait de moi, les plumitifs se lamentaient sur le  sort d'un pauvre orphelin. La police et les assurances avaient rapidement conclu à une défaillance du système de freinage. Avec la mort de mes parents (comparable à celle de Grace Kelly, autre titre de la presse), mon futur était garanti.

 

Le plaisir de l'enterrement, c'est l'observation de la nature humaine. Un vrai cours de psychologie  appliquée sur le terrain. Devant le caveau familial, je serrai les mains de ceux qui me présentaient leurs sincères condoléances,. Certains  me prenaient dans les bras, je m'abandonnais. Je triai par catégories tous ceux qui défilaient : les sincères (rares) les faux-culs(majoritaires), les obligés (famille, employés et clients de l'entreprise, personnel des pompes funèbres), l'ami d'enfance, amant de ma mère, et  tous ceux qui se délectent du spectacle gratuit. La jouissance qui se lisait dans leurs yeux  embués de larmes de crocodile fut une révélation. Elle me fit prendre cette décision  : je serai spectateur-acteur d'enterrements!  Ma vie prenait tout son sens.


Ce matin mon plaisir atteint le sublime. Le ciel est bas et lourd.  La veuve derrière sa voilette ne quitte pas des yeux son amant, leur couche est encore chaude quand le mari se refroidit. La fille débarrassée d'un père incestueux laisse glisser quelques pleurs pour la galerie. Pauvre fille! c'est-y- pas malheureux!  On est bien peu de chose!  Un couple de vieux se rassure, encore un qui a passé l'arme à gauche avant eux, ils viennent prendre leur bain de jouvence. Le prêtre s'avance, je connais le discours, c'est du rodé après  l'entrée en matière : Mes frères nous sommes ici réunis pour accompagner... Il explique à force de citations tirées des évangélistes que la vie est un passage vers  l'au-delà, qu'il faut donc se réjouir au lieu de pleurer. Un sermon type, sans surplus, du travail honnête au tarif syndical. Tout se termine dans un Notre Père collectif.  Au début,  je ne participais pas,  par principe, je crois pas en dieu, mais je m'y suis mis et ça n'est pas désagréable. Comme dans le théâtre moderne,  le spectateur est sollicité, c'est pas plus mal. La tombe est couverte de fleurs, la taille des  gerbes et des bouquets traduit le rang social des donateurs. Un vrai feu d'artifice. Oh la belle rouge;  c'est le maire!  La grosse bleue, c'est l'ami d'enfance! La verte, c'est le concessionnaire Porsche! Par bonheur nous sommes en novembre, parmi les roses et les lys, des chrysanthèmes de toutes les couleurs. J'aime  la vue du chrysanthème et son parfum de cadavre.

 

Les cimetières nous rendent philosophes. L'homme a-t-il une âme? Pèse-t-elle 21 grammes? Etre ou ne pas être? Les Zombis existent-ils? Et les vampires? Comme un grand penseur l'a affirmé, je crois que  la vie, c'est comme une dent. Elle s'arrache. Le gars qui git sous le marbre, je lui ai arraché la dent comme je l'avais fait à mes parents. C'était la première fois.